Louis Duroulle, le président de la Guilde des Plumes, a été interviewé par Fabrice Pozzoli-Montenay dans l’édition du 2 octobre 2026 / numéro 238 d’Entourages, la lettre des métiers politiques.
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Entourages n°238 – Les “plumes” naviguent de plus en plus entre secteurs publics et privés
Louis Duroulle est depuis juin dernier le président de la Guilde des Plumes, association francophone des professionnels de l’écrit. Il succède à l’ancienne présidente, Ingrid Leduc, dont il était le vice-président. Il nous décrit la situation de ce métier si particulier qui accompagne décideurs publics comme privés, la précarisation qui touche déjà ces rédacteurs de l’ombre, et l’arrivée de l’Intelligence Artificielle dans un domaine où la relation humaine devrait être primordiale.
– Vous avez été élu président de la Guilde des Plumes ; quelles sont les évolutions et projets que vous envisagez durant votre mandat ?
Je vais parler de continuité, puisque la Guilde des Plumes existe depuis 2019. En sept ans, elle n’a eu de cesse d’évoluer, au même titre que la profession, ou plus exactement les professions de l’écrit que nous souhaitons rassembler et valoriser au sein de notre association.
Il y a une part de mystère autour de ce mot “plume”. Le métier de plume stricto-sensu a toujours été confidentiel, un peu dans l’ombre, notamment lorsqu’il s’agit de plume politique. Ces plumes existent toujours, et se livrent dans de rares interviews ou de livres. Je pense par exemple à Astrid Roucher qui a été la plume du président de la République jusqu’en décembre dernier et qui vient de publier La Plume et le Prince, un passionnant récit qui mêle habilement fiction et réalité sur son expérience dans les coulisses de l’État.
Mais être “plume”, ce n’est pas que ça. C’est là où nous pouvons parler d’évolution : une rédactrice, un journaliste, une directrice de la communication, un community manager, une consultante éditoriale, un biographe, une prête-plume, un ghostwriter LinkedIn, une écrivaine, un poète, une scénariste de film et même un directeur de cabinet, toutes et tous sont des plumes à leur manière et elles ont toutes leur place au sein de la Guilde des Plumes.
Car ce qui nous réunit, et je crois aussi, doit nous souder, est notre rapport à l’écrit, à l’écriture, à notre langue et aux (super)pouvoirs que nous donnent notre goût commun pour les mots. Et qui dit grands pouvoirs dit aussi grandes responsabilités !
Le temps long est le propre de l’écriture. Écrire demande du temps, et ce temps est aussi compressible que la réflexion associée. Écrire c’est penser, et je ne sais pas si l’affirmation inverse est vraie : ne pas ou ne plus écrire, est-ce ne pas ou ne plus penser ? Il y a une inquiétude de cet ordre-là quand on utilise l’IA, impressionnante de facilité… et de puissance, ce que j’évoquais avec les grands pouvoirs.
Enfin, la Guilde des Plumes est un collectif qui compte près d’une centaine de membres actifs, un conseil d’administration composé de 11 personnes dont est issu un bureau de 4 personnes qui œuvrent bénévolement : Alexandra Fresse-Eliazord notre vice-présidente, Laurent Jauffret notre trésorier et Valérie Van Oost notre secrétaire.
– Quelle transformation observez-vous dans le métier de plume ces dernières années ?
J’évoquais précédemment les plumes politiques ; je vais élargir la définition en parlant de plumes de dirigeant(e)s : conseiller(e) discours et/ou communication, collaborateur(rice) au sein du cabinet d’un(e) élu(e), ministre, directeur(rice) etc. Il s’agit le plus souvent de postes salariés dans le public, et de prestations externes dans le privé, sauf pour les grandes structures qui adoptent une organisation en cabinet autour de leurs décideurs. Chaque situation est unique en son genre. On constate de plus en plus de passerelles entre le public et le privé pour les plumes, à l’instar des décideurs qu’ils accompagnent.
On ne peut pas nier la “freelancerisation” du marché de la communication en vigueur depuis une quinzaine d’années et qui semble s’accélérer depuis trois ou quatre ans et la crise du Covid.
Je crois que d’autres verticales métiers vont être, et sont déjà, touchées par ce phénomène. Avec ses hauts (indépendance, plaisir, équilibre et vrais choix de vie quand on a des clients réguliers et sur le long terme) et ses bas (précarité, missions très courtes, prospection éreintante, remises en cause permanentes quand on galère).
Plus de la moitié de nos adhérents sont des indépendants, ce qui n’était pas le cas lorsque l’association a été créée. C’est la raison pour laquelle la Guilde propose chaque mois des ateliers et des moments de partage entre membres pour progresser ensemble, apprendre les uns des autres, échanger autour de nos pratiques, se perfectionner, améliorer sa recherche de clients, étoffer son offre etc. C’est la force du collectif. Et en période de crise, il faut savoir se serrer les coudes.
Concernant l’IA, c’est un élément central pour les membres de la Guilde et pour notre association. Il y a d’une part l’aspect pratique : travailler avec l’IA, optimiser, automatiser, combiner quantité et qualité, qui demande une certaine maîtrise technique des outils qui évoluent à vitesse grand V ; et d’autre part, le nécessaire regard critique à porter sur la façon dont nos métiers se transforment, sur l’impact que cela a et peut avoir sur notre société. Je le disais tout à l’heure, l’acte d’écriture est éminemment cognitif et quand on parle d’IA, de collaboration et d’hybridation, il est inévitablement question de compétences cognitives : où se situe et doit se situer notre jugement, notre “plus-value humaine” ?
– Que ce soit dans le public ou le privé, une plume peut-elle publiquement dire pour qui elle a travaillé ? Une plume peut-elle naviguer librement entre clients privés (entreprises) et personnel politique sans encombre ? Existe-t-il des règles non-écrites à connaitre ?
Je vais mettre de côté ma casquette de président pour donner mon avis personnel. A la question : une plume doit-elle dire pour qui et avec qui elle a travaillé ou elle travaille actuellement ? Je pense que oui. Parce que la transparence est un gage de confiance indispensable à toute démocratie digne de ce nom. Écrire pour quelqu’un, ce n’est pas exactement écrire à la place de. La nuance n’est pas que sémantique. Une plume va écrire “en se mettant à la place de”, à l’instar d’un caméléon qui observe son environnement et s’y adapte, et va ainsi écrire pour son commanditaire qui devra s’y
retrouver. C’est d’ailleurs la raison d’être de la collaboration, non ?
Je ne connais aucun dirigeant qui prend un texte écrit par un autre et se l’approprie sans même le lire une première fois. La plume ne remplace pas, elle accompagne et elle sublime ce qui existe déjà. On ne pense pas à la place de l’autre, on pense ensemble. Dès lors, quel problème peut-il y avoir à faire preuve de transparence à propos de celles et ceux qui cheminent professionnellement aux côtés de nos dirigeantes et dirigeants ?
Évidemment, dans les faits, le secret règne toujours. Dans le secteur public, il est assez facile de savoir qui est qui et qui fait quoi, en consultant la composition des exécutifs et des cabinets. Dans le privé, c’est plus confidentiel et la plume d’un(e) dirigeant(e), surtout si elle est indépendante, préfèrera ne pas dire pour qui elle travaille, tout comme le(la) dirigeant(e) ne se livrera pas sur le sujet. Mais je constate que petit à petit l’opacité disparaît pour laisser place à une zone grise, encore loin d’être transparente. Disons que la lumière est en marche.
Et les plumes indépendantes ont souvent besoin de plusieurs clients en même temps pour gagner leur vie et sont amenées à travailler avec des clients parfois très différents.
Je ne sais pas si je vais me faire des amis en disant cela : dans le secteur public et dans le monde politique, soit vous êtes salarié et c’est votre travail, soit vous êtes bénévole.
Et si vous êtes payé en tant qu’indépendant, ce sera au lance-pierre et sans commune mesure avec la réalité du travail accompli. C’est majoritairement le cas. Par la suite, cet engagement bénévole peut ouvrir la voie à d’autres formes de collaboration, rémunérées cette fois-ci, et c’est un des arguments avancés par ces décideurs publics, mais il ne s’agit pas d’un cursus honorum et nous parlons bien de situations qui relèvent de relations intuitu persona.
– Aujourd’hui, un directeur de cabinet peut faire écrire un discours par une IA en quelques secondes. Qu’est-ce qu’une plume humaine apporte encore à un élu ?
A ce jour, la Guilde des Plumes ne donne pas de règles quant à l’usage de l’IA dans l’écriture politique, ni même dans les métiers de l’écrit tout court. Cela ne veut pas dire que nous nous désintéressons du sujet, bien au contraire, nous envisageons de proposer une charte ou quelque chose qui s’en approcherait, comme des recommandations destinées à aider chacune et chacun à faire preuve d’esprit critique dans son travail de rédaction. Le travail est en cours. Nous sommes conscients du caractère explosif et même schizophrène que notre société entretient dans son rapport naissant à l’IA. Nous ne sommes pas du genre à mettre de l’huile sur le feu, il suffit de voir l’ampleur prise par la polémique autour de Thélyson Orélien.
A propos du directeur de cabinet qui écrit un discours avec l’IA, et n’a donc plus besoin de passer commande au conseiller discours / communication, j’ai envie de dire que cela dépend de l’importance et de la portée de ce discours ? Pour quelle audience ? Quelle utilisation, uniquement le prononcé ou publication de l’écrit ? Les retombées espérées et réelles ? Vous voyez qu’il est rapidement question de jugement et in fine de stratégie de communication.
En matière d’IA, les anglo-saxons disent “Garbage in, garbage out”, ce qui signifie que l’IA produira des résultats médiocres ou erronés si les données ou les consignes fournies au départ sont de mauvaise qualité. Et je vous rassure, c’est la même chose lorsque vous ne prenez pas le temps de bien cadrer, qualifier et calibrer votre demande quand vous travaillez avec un humain.