Passé par l’Assemblée nationale, l’Affaire du siècle ou encore Oxfam, Quentin Ghesquière est spécialiste des questions liées au changement climatique et notamment de l’adaptation. Il est co-auteur de S’adapter ou mourir : Coexister avec le changement climatique (éditions Rue de l’Échiquier). Hugo Pichon de la Guilde des Plumes l’a interrogé.
Après être passé par l’Assemblée nationale et plusieurs ONG (L’Affaire du Siècle, Oxfam, Les Amis de la Terre, HOP), tu viens de fonder Adapt. Peux-tu nous présenter cette jeune association ?
Adapt vise à fédérer la société civile pour pousser les décideurs politiques à rehausser leur ambition sur l’adaptation. On veut valoriser l’expertise des acteurs déjà proactifs et mettre en lumière « l’adaptation silencieuse » : ces initiatives territoriales aujourd’hui invisibles. C’est un défi inédit : nous devons apprendre de ce qui se fait à l’international et en France pour faire évoluer nos normes et nos comportements.
Comment es-tu arrivé personnellement à ce sujet ?
C’est via mon travail chez Oxfam sur l’agriculture et la sécurité alimentaire. On s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas traiter la question de l’eau sans une analyse systémique intégrant la répartition des espaces, les choix d’exportation et les vagues de chaleur. On a constaté qu’il y avait peu d’ONG françaises mobilisées sur ce créneau, contrairement à l’atténuation (NDLR : la réduction des émissions) vulgarisée depuis 20 ans. Il y avait un besoin immense de définir ce qu’est l’adaptation dans nos vies quotidiennes et comment réduire notre vulnérabilité.
Justement, comment définis-tu l’adaptation ?
L’adaptation est définie clairement par le GIEC, c’est l’ajustement à un climat actuel ou futur. Pour moi, il faut que l’on relie cela aux personnes et donc s’adapter, ça veut dire apprendre à coexister avec le réchauffement. Pour simplifier : si l’atténuation consiste à tout faire pour que le « colocataire » gênant n’entre pas, l’adaptation consiste à instaurer des règles pour vivre avec lui une fois qu’il est là. Mais attention : une France à +4°C ne peut pas exister ; l’adaptation n’est viable que si l’on reste autour de +2°C.
Tu cherches à rendre cette nouvelle société « désirable », voire « sexy ». Comment sort-on de l’aspect purement technique ?
L’adaptation est souvent vue sous l’angle de l’ingénierie : des digues, des plantations d’arbres, etc. Mais les réponses se trouvent dans les sciences humaines. C’est des choix politiques : doit-on construire des digues toujours plus hautes ou accepter de renoncer à certains territoires ? D’ailleurs, ce renoncement peut être vu comme une opportunité de changement, un projet collectif. À Caen, l’estuaire de l’Orne a ainsi renoncé à un projet d’écoquartier qui aurait eu les pieds dans l’eau d’ici 30 ans. On doit penser les politiques à l’échelle du cadre écologique.
Quels sont les territoires les plus menacés ?
Des presqu’îles comme Gâvres vont devenir des îles. Sur le littoral méditerranéen, cela concerne l’industrie touristique et les résidences secondaires. Sur l’Atlantique, ce seront des résidences principales et des services publics. La salinisation des sols menace aussi l’accès à l’eau potable. Ailleurs, c’est le dépérissement des forêts, la fin du ski alpin ou le retrait-gonflement des argiles qui fragilise les maisons. Un Français sur trois est déjà concerné par le risque d’inondation, souvent sans le savoir.
Dans ton livre, tu parles d’un mystérieux « Grand Hôtel »…
C’est un souvenir d’enfance sur la plage de Saint-Gabriel. Je prenais ces ruines pour un blockhaus, mais c’était un hôtel construit à la fin du XIXe siècle. Les promoteurs n’avaient pas anticipé l’intensité des tempêtes et l’hôtel a été détruit en 1912. C’est l’image de ce qu’on fait encore : on continue d’artificialiser massivement (16 000 hectares dans le Pas-de-Calais entre 2010 et 2020), ce qui aggrave les inondations. On souffre moins du climat que de politiques héritées du XIXe siècle qui nous rendent inadaptés. C’est le cas à Tourcoing, dont l’urbanisme est encore articulé autour d’usines textiles fermées ou à Paris où les immeubles haussmanniens créent des îlots de chaleur urbains invivables.
Tu n’utilises pas le vocabulaire classique de “conséquences” du changement climatique. À la place, tu parles de « douleur ». Pourquoi ?
Je voulais sortir des acronymes techniques (PLU, SCOT, SAGE…) qui dépolitisent le sujet. Le changement climatique crée de la douleur physique et psychologique ; il tue. C’est une réalité qu’il faut rappeler pour que le débat devienne démocratique et que chacun s’en saisisse.
Revenons sur l’origine de S’adapter ou mourir. Comment est né ce livre ?
Au départ, c’était un simple document Word où je listais les conséquences par aléas. Un document de plus en plus gros. Puis Damien Desbordes m’a rejoint. Son regard de biologiste a été crucial pour synthétiser les données, choisir les bons indicateurs…
Ton objectif avec ce livre, c’est d’éduquer les responsables politiques ?
Oui, car l’adaptation doit embrasser toutes les politiques publiques et pas seulement l’adjoint à l’écologie. Il faut éviter l' »effet lock-in » : des décisions prises aujourd’hui (comme une centrale nucléaire) nous bloquent pour 50 ans alors que l’incertitude climatique est forte.
D’ailleurs, tu montres que l’adaptation n’est pas qu’un facteur d’incertitude. Au contraire, elle peut être enthousiasmante…
À Gâvre, les habitants voient leur presqu’île devenir une île avec pragmatisme, imaginant déjà une zone Natura 2000 et le retour des loutres. À Miquelon, au large du Canada, le village doit être déplacé, mais c’est vécu comme un projet collectif, associatif. Le village, c’est les gens qui y habitent et pas seulement la localisation géographique. En fait, le tissu social est notre meilleure arme d’adaptation.
Autre exemple que tu donnes : le « poisson-clown ». Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
En Indonésie, des poissons-clowns rétrécissent physiologiquement pour survivre aux vagues de chaleur marines. Nous devons faire pareil : apprendre à avoir besoin de « moins » et à ralentir. Cela signifie, par exemple, normaliser l’arrêt du travail lors des pics de température (notamment dans le BTP qui a connu 50 morts liées à la chaleur en 5 ans).
Quelles lectures conseilles-tu à celles et ceux qui nous lisent ?
Je recommande Les Métamorphoses de Marie-Hélène Lafage sur les initiatives locales en matière d’adaptation, la BD Le Transperceneige (Snowpiercer) sur la survie dans un cadre hostile ou Réinventons nos montagnes de Fiona Mille pour sortir du récit du ski industriel. Bonne lecture !
Retrouvez l’interview de Quentin Ghesquière en vidéo :
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Crédit photo : Vincent Schnebel